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Jean Anouilh : la Sauvage (1938), extrait du monologue de la bourgeoisie au travail

Publié le 7 octobre 2015 par Léonidas Durandal à 7 h 26 min

Thérèse a poussé comme une fleur sauvage au milieu d’un environnement misérable. Florent qui a discerné sa grandeur d’âme, a décidé de l’épouser. Seulement le milieu de ce grand bourgeois déstabilise Thérèse. La confrontation avec l’inconscience dure des notables la révulse. A ce moment de la pièce, elle semble s’être faite une raison. Florent l’a convaincue de rester en lui montrant sa souffrance de la voir partir. Voilà donc notre future mariée en train d’essayer sa robe de noce en compagnie de sa belle-famille (Marie France sa belle-sœur et Madame Bazin, sa future tante par alliance), ainsi que de la vendeuse et de la petite main de 14 ans qui ajuste les plis. Elle écoute les bourgeoises lui parler de travail. Nous sommes après la première guerre mondiale et celles-ci commencent à vouloir « s’émanciper » (p163-172 du livre de Poche) :

Marie

Décidément, vous êtes tout à fait vieux jeu, ma pauvre Thérèse ! Alors pour vous, l’idéal, c’est la jeune fille à la maison. Cela ne vous a jamais excédée, vous, la maison ?

Thérèse sourit.

Oh ! Moi, c’est un peu spécial. Ma maison…

Madame Bazin

Vous avez raison, Thérèse ; tenez-lui tête ! Marie est une petite révolutionnaire.

Marie

Mais naturellement ! Je pense qu’une jeune fille doit travailler. D’abord, parce que je trouve cela sport et amusant et puis très chic aussi, dans la mesure où on n’y est pas obligé. C’est vrai, il faut vivre avec son temps, ma tante !

Madame Bazin

De mon temps aussi nous disions cela. Mais nous, c’était pour qu’on nous laisse monter à bicyclette.

Marie

Il ne faut plus que les bourgeois se croient sortis de la cuisse de Jupiter. Nous sommes tous les mêmes et notre lot sur terre est de travailler les uns comme les autres.

La Vendeuse

Pour ma part, je suis de votre avis, mademoiselle. La vraie jeune fille moderne doit travailler. Malheureusement, il y en a beaucoup trop qui ne se sont pas posé la question.

Thérèse à la petite main.

J’espère que tu te l’es suffisamment posée, toi, la question, avant d’entrer chez M Lapérouse ?

La Vendeuse a un petit rire poli.

Mademoiselle aime plaisanter… D’ailleurs, je comprends qu’elle soit tout à fait étrangère à notre petite controverse. Quand on se marie, c’est tout différent. On a une maison, un rang à tenir… Mais dans le cas de Melle France, au contraire, je le pense formellement, la jeune fille doit travailler. M Lapérouse a d’ailleurs étudié des ensembles d’un goût très simple et très sûr, pour la jeune fille qui travaille… Pour cette saison, il a prévu deux modèles, l’un du matin, l’autre de l’après-midi. Parce que le problème n’est pas si simple qu’on peut le croire. Il faut songer que la jeune fille qui travaille l’après-midi et qui sort à sept heure n’a matériellement pas le temps de faire une nouvelle toilette pour la coktail party ou le petit dîner. Il fallait donc concevoir un modèle avec lequel elle puisse être convenable aussi bien au bureau qu’au cabaret, au cinéma, ou, à la rigueur, dans un petit théâtre. Si vous donnez suite à vos projets, Mademoiselle, je suis sûre que M Lapérouse se fera un plaisir de vous envoyer quelqu’un avec les deux modèles pour que vous puissiez les voir.

Marie

Je vous remercie. Mais je ne compte pas travailler avant la rentrée. Pendant les trois mois d’été, avec les invitations qui pleuvent, ce n’est vraiment pas possible. En octobre, s’il a un modèle intéressant, volontiers.

La Vendeuse

Je lui ferai la commission, mademoiselle. Jeanne, voulez-vous remonter un peu la pince.

Marie

Parce que, dès octobre, ma tante, je vous parie bien que je travaille du matin au soir, et sérieusement.

Madame Bazin

J’ai toujours dit que tu étais une extravagante.

La Vendeuse

Il ne faut pas dire cela, madame. Nous ne savons pas de quoi demain sera fait. De nos jours, le travail n’est plus un passe-temps agréable pour les oisifs ; il est devenu une nécessité.

Marie

C’est ce que tante ne veut pas comprendre. Elle vit encore comme avant guerre sans vouloir tenir compte de l’instabilité des situations sociales. Cette époque est révolue, tante. Nous sommes obligées de travailler, maintenant.

La Vendeuse

Hélas ! Toutes autant que nous sommes.

Un temps se tournant vers Thérèse.

Vous n’êtes pas fatiguée, mademoiselle ?

Thérèse

Non.

La Vendeuse

Nous n’en avons plus pour longtemps, mais le montage de ces manches est si délicat…

A Marie

Ce serait dommage tout de même que cette décision vous fît renoncer au délicieux petit ensemble pour les sports d’hiver dont je vous avais parlé.

Marie

Oh ! Je « >

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4 Commentaires

  1. Commentaire de L'abbé Tymon de Quimonte:

    Cher Léonidas,
    Je retrouve dans cet extrait des accents de Paul Lafargue, le gendre de Marx, qui,  dans Le Droit à la paresse  met en parallèle :

    « Les ouvrières ovalistes, moulineuses, fileuses, tisseuses, [qui]  grelottent sous leurs cotonnades rapetassées à chagriner l’oeil d’un juif et, cependant, ce sont elles qui ont filé et tissé les robes de soie des cocottes de toute la chrétienté. Les pauvresses, travaillant treize heures par jour, n’avaient pas le temps de songer à la toilette, maintenant, elles chôment et peuvent faire du frou-frou avec les soieries qu’elles ont ouvrées. Dès qu’elles ont perdu leurs dents de lait, elles se sont dévouées à votre fortune et ont vécu dans l’abstinence….

    et

    « Les femmes du monde vivent une vie de martyr. Pour essayer et faire valoir les toilettes féeriques que les couturières se tuent à bâtir, du soir au matin elles font la navette d’une robe dans une autre; pendant des heures, elles livrent leur tête creuse aux artistes capillaires qui, à tout prix, veulent assouvir leur passion pour l’échafaudage des faux chignons. Sanglées dans leurs corsets, à l’étroit dans leurs bottines, décolletées à faire rougir un sapeur, elles tournoient des nuits entières dans leurs bals de charité afin de ramasser quelques sous pour le pauvre monde. Saintes âmes! »

    Telle est la toute mystérieuse « condition féminine » n’est ce pas ?

     

    • Commentaire de Léonidas Durandal:

      La condition féminine sociale en tous cas. Il est vrai que nous faisons grand mystère de femmes qui parfois ne sont que des salopes. Mais nous aimons ces salopes, leurs frous frous, nous léchons notre égratignure. Nous nous ennuyons vite des femmes morales. Trop vite. Les sorcières sont là pour nous rappeler notre médiocrité. Elles sont des piqûres de rappel. La bourgeoise en particulier. La pauvre nous fait pitié, mais dans ce cas, nous éprouvons le même sentiment que la bourgeoise pour elles. On ne peut s’extraire du monde des sentiments si facilement. La richesse révulse parfois autant que la pauvreté. La pauvreté est laide et injuste, tout comme la richesse. Dans le monde des sentiments, les artistes ne peuvent appartenir à aucun des deux mondes, riches ou pauvre. Ou ils appartiennent aux deux, comme le fait dire Jean Anouilh à M Tarde en forme de maxime, ce qui est du pareil au même. Nous observons ce monde étrange de la condition féminine qui se mêle aux questions matérialistes. Tout cela me semble une pantomime ridicule parfois.

  2. Commentaire de Manuela:

    exactement ça n’a pas changé nous sommes conditionnées pour être matérialiste, gagner de l’argent c’est la seule chose qui compte et ce sont toujours les plus privilégiées qui se plaignent de leur condition ou qui vous font des leçons de morale comme quoi c’est important de travailler pour avoir la valeur de l’argent blablabla toutes ces pétasses (désolé ça m’agace) qui ont toujours eu leur parents derrière elles pour tout payer (études, permis, voiture…)  travaillent juste pour se payer des fringues… tant mieux pour elles mais qu’elles se la ferme alors!!!

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