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(Roman) La grande libération #5 : la grand messe hologrammique

Publié le 1 septembre 2021 par Léonidas Durandal à 10 h 13 min

Joyeuse de pouvoir se presser contre Donald, Caroline ronronnait. Elle avait sauté tel un petit cabri sur le lit puis s’était enfournée dans les draps aussi rapidement qu’une vipère cherchant le soleil en hiver, collant ses pieds froids contre les siens, tout chaud. Donald avait maugréé devant tant d’impudence, pris entre le plaisir de lui être utile cependant défiant. Puis elle avait commandé à la grande intelligence de leur transmettre les informations hologrammiques. C’était l’heure. A 20 heure tapante, ce que la ruche appelait la grand messe, sa grand messe avec son clergé, ses rites, ses animateurs, débutait implacablement. Les yeux de Caroline se mirent à briller devant le présentateur qu’elle chérissait plus que tout. Il avait l’air si rassurant avec ses gros sourcils broussailleux et sa voix grave. Un sorte de Donald bis.

Cet animateur avait commencé sur l’information choquante de la journée : des terroristes patriarcaux avaient voulu mettre le feu au bâtiment des novellantes, mais ils avaient été arrêtés in extremis chez eux, avant de commettre leur forfait. A leur domicile, la police de la ruche avait retrouvé des ustensiles proscrits comme des allumettes, des copeaux de bois non déclarés, et même un peu de pétrole. Et puis surtout, ils avaient tenu des propos dissidents sur les réseaux sociaux. Caroline trembla de tout son long. Ils l’avaient échappé belle. Heureusement que la ruche veillait sur elles.

Happée par l’image, elle finit par se confondre avec elle. La lumière hologrammique rebondissait sur sa peau lisse et quand bien même cette dernière aurait été ridée, elle aurait retrouvé sa prime jeunesse à cause de la surexposition, effaçant les plis et les bosses qui sont le produit de la souffrance et de l’incertitude d’une vie. A force de fixer les images, ses yeux semblaient comme sortis de leur orbite. Son regard béat et immobile fixait l’éternité. Mais à l’intérieur que de rebondissements ! Son âme passait par tous les états émotifs qu’elle devait refouler le reste de la journée pour ne pas froisser les autres membres de la ruche : peur, haine, mépris… tout allait en direction des terroristes, ou des autres.  Ses terreurs la poussait à faire toujours plus confiance aux reines, et à maudire toujours plus ceux qui désiraient bouleverser son monde et la perception qu’elle en avait, tous ces barbares qu’elle ne comprenait que trop, en marge de la ruche. Ces fous, ces anarchistes mettaient en péril le bonheur et le futur des petits enfants du groupe au nom de leur idéologie obscure et affreusement patriarcale. Ces « fanatiques » disait Yannick Pyjamas avaient fomenté leur plan durant des années. Représentant des extrêmes, ils s’étaient montés le cou sur internet, lieu heureusement infiltré par la police de la ruche. Que du factuel. L’information était implacable. Le crime ne faisait aucun doute. Caroline éructait. L’ordre avait été rétabli.

For heureusement, la ruche n’était pas entourée que de criminels. La deuxième information montrait une manifestation en faveur des droits de la ruche à combattre le patriarcat. 20 courageuses femmes avaient monté un opération d’envergure pour dénoncer les abus de Georges et autres Bill mal conçus. Elles réclamaient une élimination des modèles défectueux pour prévenir les débordements de violence.

Caroline n’en pouvait plus : 5 épouses malheureuses avaient dû subir les défauts de leur compagnon cette année. Et la ruche n’avait rien fait ! Tant de souffrances… Caroline frissonna de tout son long. Que toutes ces femmes aient pu endurer un si long calvaire ! Quand le journal télévisé donna les noms des martyres molestées tout en montrant leur photo, Caroline ne put retenir un cri de révolte. S’adressant aux assassins, elle lâcha : « Les salauds ! ». Puis elle jeta un œil de travers en direction de son Donald en se demandant si elle hébergeait un patriarcal à ses côtés et dans quelle mesure il pourrait dévier. Heureusement, le reportage précisait que son modèle n’était pas concerné, qu’il y avait eu défaut d’élevage au milieu de la pouponnière à cause de militants extrêmes infiltrés. Ceux-là aussi avaient été mis aux fers.

Interrogées durant la manifestation, nos courageuses militantes dénonçaient le « patriarcat résiduel » au sein de la ruche, mouvement qui devait être traqué par tous les moyens possibles et imaginables. Car le ventre de la bête immonde était encore chaud. Tapie dans l’obscurité, elle n’avait besoin que d’un peu de liberté pour nous faire revenir en arrière. Tant qu’une seule souffrait à cause d’elle, il faudrait combattre. Toutes étaient concernées. De ce fait, elles exigeaient un renforcement des sanctions contre les modèles détraqués, et une intervention renforcée de la ruche auprès des novellantes. Quant à la question de savoir si notre jeunesse pourrait continuer à opter entièrement pour le modèle de son choix, la question n’était pas tranchée. Mais il est vrai que ce genre de situation ne pouvait perdurer et qu’il faudrait intervenir auprès de ces pauvres femmes perdues et incapables de prendre une décision éclairée.

Autre revendication, les épouses lésées devaient obtenir le droit d’incinérer leur bourreau, ou au moins, une soustraction de mémoire, sans avoir à passer devant la commission de la ruche. Elles accusaient cette dernière d’être favorable aux hommes, de les protéger insidieusement en les faisant bénéficier du « privilège masculin ». Selon elles, aucune femme ne devait plus jamais subir les instincts primaires d’un homme. Aucune femme ne devait avoir à supporter les questions outrancières de la commission qui insinuaient de facto, qu’elles auraient pu mentir. Or il était bien connu qu’une femme souffrante ne pouvait avoir tort, car même si elle mentait, c’était parce que la situation le justifiait.

En aparté, nos militantes n’étaient pas si extrémistes que ça. Bien entendu, elles savaient qu’à la marge, certaines femmes poussaient le bouchon un peu loin. Mais ces situations anecdotiques ne pouvaient servir de caution à l’oppression généralisée de toutes les femmes. Pour elles, il était donc moral de les taire.

Caroline n’était pas vraiment d’accord sur ce point. Elle les trouvait un peu « extrême », mais elle n’aurait pas exprimé publiquement son opposition. La ruche lui avait appris que la sororité était au-dessus du mensonge, au-dessus de la vérité même. Et elle se sentait comme d’une affinité avec ces extrémistes dont elle ne cautionnait pas les idées. Elle avait plus ou moins conscience de leur pouvoir protecteur, et ne se serait jamais imaginée les remettre en question. Elle surveillait surtout la réaction de Donald face à cette information. Mais Donald semblait impassible, tout comme elle, le regard obnubilé par la lumière. Contrairement à Caroline, il aurait bien eu du mal à exprimer son bouillonnement intérieur même s’il l’avait voulu. Il se demandait surtout quel était le vrai rôle de ces 20 activistes. Ces militantes montraient qui d’un sein, qui d’une croupe, qui de longs cheveux pour affirmer le droit des femmes à vivre librement et à disposer de leur corps comme elles l’entendaient. Mais Donald avait été habitué à ne voir que la croupe de femmes sans visage, ou celle de Caroline en préparation de son mariage, et en voir d’autres, éveillait en lui des fantasmes interdits par la ruche, excitants. Oui, elles frisaient avec le proscrit en agissant ainsi, montrant ce qu’il aurait voulu posséder, les croupes du monde entier, ce dont son instinct de mâle se repaissait. Alors pourquoi la ruche promouvait-elle un tel spectacle ?

En les voyant revendiquer, son esprit devenait confus. Puis il se rappelait. Les femmes… les pauvres femmes… ces êtres si fragiles dont il avait la charge lui, Donald, qui devait pour ainsi dire, les prendre en charge. Que seraient-elles devenues sans lui ces pauvres femmes ? Que serait devenue sa Caroline en particulier ? Frigorifiée dans sa solitude, oppressée par une troupe de mâles blancs dirigistes, tandis que lui, oui lui, il n’était pas comme ça. Il était bien. Lui, il savait les chérir et s’en occuper de ces femmes. Lui, il n’était pas de ces monstres, créés de toute pièce par ces extrémistes patriarcaux. Il n’était pas de ces hommes-là, lui, différent, unique modèle de Donald qui s’était extrait de la fange de l’indifférenciation par son travail et qui méritait sa place et sa liberté de par son engagement auprès d’elle.

Dans sa tête, il allait jusqu’à reprocher à ces activistes de la ruche d’être dangereuses pour les femmes elles-mêmes, parce qu’elles risquaient de justifier les monstres patriarcaux à cause de leur extrémisme. Ah qu’elles le regretteraient lui, les hommes comme lui, les gentils Donald, quand elles auraient abusé de la situation et que des Georges, des Bill et d’autres Donald mal lunés se révolteraient contre ce système si équilibré. Elles seraient les premières à pleurer quand des militants extrêmes auraient renversé la ruche. Tant pis pour elles. Elles l’auraient bien mérité. Mon Dieu, elles ne savaient pas ce qu’elles faisaient. Beaucoup devait leur être pardonné pour cette raison. Il fallait faire preuve de cette même miséricorde que la ruche leur avait enseignée, ne jamais leur répondre, les laisser faire, pour ne pas répandre le mal par le mal. Leur mouvement s’éteindrait de lui-même quand leurs revendications seraient satisfaites, ou plutôt quand la ruche leur aurait cédé sur des miettes. Il fallait courber l’échine. Car il faut bien donner à manger au loup. Une petite loi par ci sur la torture des mâles déviants, une petite loi par là sur la protection des épouses bafouées, une petite campagne de sensibilisation sur les dérives au sein du couple et tout rentrerait dans l’ordre, bien évidemment. Que pouvaient-elles obtenir de plus d’ailleurs ? La malheureuse tentative d’éradication des mâles lors du grand remplacement pouvait-elle être renouvelée ? Certes non. Personne n’irait plus jusque là au vu des conséquences qui en avait découlé et qui étaient désormais connues, enseignées et dénoncées par l’histoire même de la ruche. Il fallait contenir le patriarcat, sans supprimer les hommes. Yannick Pyjamas l’avait compris. Comme lui, comme tous les gens de bon sens, comme Caroline même. Notre animateur, représentant de l’image que la société se donnait d’elle-même, était de ceux qui veillaient au grain et il mena l’interview de la chef de ces activistes en ce sens :

_ « Vous luttez contre les violences faites aux épouses. Les mesures décidées par la ruche ne vous suffisent pas ?

_ Nous devons aller plus loin. Il n’est pas possible que 5 femmes soient mortes l’année dernière sous les coups de leur mari. Ce système de domination patriarcale doit arriver à son terme.

_ Et quelles mesures demandez-vous aux reines ?

_ Il faut un enfermement prescriptif, sur déclaration de maltraitance. Il n’est pas possible que la police de la ruche oblige tant de victimes à souffrir une sorte d’inquisition dans les commissariats.

_ La semaine dernière nous recevions un membre du comité qui nous a expliqué toutes les mesures mises en œuvre.

-Nous avons peur que ce soit du saupoudrage électoral, des mesures décidées pour la réélection seule des reines à leur poste.

_ Mais n’avez-vous pas peur d’aller trop loin ? A vouloir aller trop vite en matière de progrès, le risque, c’est le backclash ? Un retour en arrière dont vous vous mordriez les doigts !

_ Allez dire cela aux familles des femmes qui sont mortes cette année sous les coups de leur mari. En vérité M Pyjamas, l’inaction cache une nouvelle forme de domination patriarcale qu’il faut absolument combattre si nous ne voulons pas être submergées. C’est un combat de tous les instants.

_ Merci d’avoir pris du temps pour nous.

_ Merci à vous. »

L’avis de Yannick Pyjamas reflétait bien celui de l’ensemble de la ruche. Caroline, tout comme Donald, éprouvèrent une sorte de soulagement à l’entendre et à le voir conclure ainsi. La ruche était bien gardée par les institutions qui prendraient des mesures raisonnables pour le bien de tous, mesures qui ne laisseraient pas des extrémistes, de quelque bord que ce soit, prendre le pouvoir en dictant leur loi, même s’il fallait faire des « concessions ». La ruche bruissait avec intelligence. Elle anticipait sur les problèmes futurs et nous faisait progresser à proportion de nos moyens. Gloire à la ruche.

L’incident du laboratoire ne fut mentionné qu’en fin de journal et de manière très brève. Yannick Pyjamas évoqua l’acte isolé d’un désespéré. La production reprendrait dès le lendemain. Quelques proches témoignèrent que l’homme n’était pas bien dans sa peau depuis plusieurs jours, qu’il avait été malade ces dernières années, mis sous antidépresseurs. Déséquilibré, il avait mis la ruche face à ses responsabilités : comment améliorerait-elle la prise en charge des individus de la société ? Pourquoi avait-on laissé un tel homme dans sa situation sans qu’il ne soit aidé ? A l’évidence, il fallait donner plus de moyens à la ruche et il n’était pas normal que les reines laissent faire cela. Caroline et Donald acquiéscèrent. Le pauvre désespéré n’avait pas été assisté par le système de soin de la ruche. Défaillance inadmissible. Comment eux-mêmes pourraient-ils s’en sortir si la ruche décidait du jour au lendemain d’abandonner ses prérogatives ? Ils se sentirent petits et fragiles en repensant à tout ce qu’ils devaient à la ruche, notamment leur vie de couple, leur confort, et leur sécurité. Rien de tout cela ne pouvait être abandonné à vile prix. Caroline s’adressa à Donald :

_ « Il va falloir souscrire à ce nouveau système de travail collectif proposé par les reines, si nous voulons préserver notre société.

_ A la fin du mois, nous sommes un peu juste ma chérie.

_ C’est tout de même dommage que nous ne puissions faire plus.

_ Tu as raison. Mais… »

Et ils se serrèrent un peu plus dans les bras l’un de l’autre, emprunts d’un coupable sentiment d’impuissance. Alors Caroline demanda à Donald de la féconder. Donald signa le nouveau contrat hologrammique de consentement à l’acte sexuel dans les conditions prévues par Caroline avant de s’exécuter. Après une activité de 30 minutes, ils se laissèrent aller chacun à leurs pensées, dans les bras l’un de l’autre. Ca, le contrat ne l’avait pas modifié.

En y réfflechissant, Caroline trouvait que Donald prenait un très bon chemin. Elle s’attachait à lui d’autant qu’il avait réussi à la pénétrer en lui donnant du plaisir. Et depuis, ce sentiment de sécurité et de familiarité avait grandi en elle. Ils formaient un joli couple trouvait-elle.

Donald repensa à cet homme. Pourquoi ? Il ne le sut pas. Cependant, il n’arrivait pas à se défaire de l’image de l’acte qu’il avait commis. Il se força à retrouver son visage mais rien ne vint. Qui était cet homme ? Il avait bien une identité ? Alors pourquoi il ne pouvait mettre un nom ou une image sur la sienne ?

Engourdi par le sexe, il se leva lentement, abandonnant Caroline aux draps et à un demi sommeil confiant. Il se dirigea vers le terminal fixe du grand ordinateur et commença sa recherche d’informations sur le déséquilibré. Le grand ordinateur enregistra sa demande. Sur 250 millions de personnes qui avaient regardé la grand messe, 1 million de personnes avaient fait comme lui. Un taux normal de curiosité estima la grande intelligence. Toutefois, la requête de Donald fut enregistrée dans son fichier personnel tout comme celle des autres. Au cas où. Ainsi la grande intelligence put affiner le profil psychologique de Donald7841126 : « emprunt à s’intéresser aux incidents. Curieux des faits divers. 1/10 de recherche d’explication sans base. 2/10 si le sujet est mâle. Enclin au questionnement. Sa probabilité de passage à l’activisme militant passe d’1 chance sur 2 millions à 1 chance sur 1,9 millions. Renforcement de la surveillance inutile. »

De son côté, Donald eut ses informations quasi immédiatement, enfin… les informations que la grande intelligence lui communiqua selon son niveau d’accréditation. Or pour le grand public, ni la photo de l’homme, ni son nom n’étaient accessibles. Donald avait en face de lui un fantôme. A ce point qu’il se demanda si tout n’avait pas été inventé. Le sang sur la locomotive, l’information du journal, la conversation avec sa collègue. Et puis non, c’était vrai. Ils en étaient tous témoins. Enfin, quand bien même auraient-ils été victimes d’une hallucination collective, la ruche ne pouvait se tromper, elle. Alors il revint calmement dans le lit conjugal.

Le regard dans le vide, son visage fut pris d’un toc. Il serra les draps dans son poing droit. Puis des scènes sanglantes et d’une extrême violence parcoururent son esprit, mais sans qu’il ne pût les discerner dans les détails. Ce furent de brèves impressions dénuées de matérialité, brusques et violentes, comme si Caroline était devenue une étrangère tout d’un coup, ou comme si la ruche dut être détruite. Puis Caroline lui passa le bras autour du torse, alors il se calma et se décida à trouver le sommeil.

***

 

Chapitre 1 : Le mariage de Caroline

Chapitre 2 : Donald arrive chez Caroline

Chapitre 3 : La cérémonie de mariage

Chapitre 4 : La cuisine et le suicide

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