(La grande libération #8) Le patriarcal derrière les barreaux

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Le visage de Donald apparaissait sur tous les écrans de lumière, sans qu’il ne réussisse à se reconnaître. Ces photos d’accusé lui étaient étrangères et si les incrustations n’avaient pas mentionné son nom, il se serait persuadé que les médias étaient en train d’évoquer le cas d’une autre personne. Mais forcé de l’admettre, c’était bien lui, cet homme dépeint comme le dernier des criminels, devenu une représentation du mal dans ce pays.

Même si Donald avait conscience de sa faute, il ne faisait pas encore le lien avec tous les criminels qu’il avait conspués par le passé, accusés d’avoir attenté à la sainteté immaculée de la femme. Certes, les faits étaient accablants, mais pourtant, une tique le démangeait encore. Le fossé à franchir était bien grand.  

Les braves gens n’étaient par torturés de la sorte. L’horrible patriarcal avait enfin une tête sur laquelle ils pouvaient passer leur désarroi. En boucle, les chaînes d’information suivaient l’affaire, donnaient des détails de leur vie privée à lui et à Caroline. Un couple si normal en apparence, bien sous tout rapport. Il avait caché son jeu l’animal. Comme quoi… Et puis les voisins avaient été interrogés. Notamment l’homme qui avait sauvé Caroline, le héros du jour, surtout qu’il était nègre. Ânonnant des mots que tout le monde voulait entendre, il n’avait fait que son devoir estimait-il, n’ayant pas de mérite particulier, enjoignant ses concitoyens à ne pas laisser le mal se commettre près de chez eux, « que le pire, c’était l’indifférence ». Chaque spectateur avait envie de lui ressembler tant il rassurait avec son visage bonhomme, familier, pétri de bonnes intentions, bon comme du bon pain, et en même temps rempli d’une autorité bienveillante.  Caroline n’avait pas été reçue par les journalistes qui ne cessaient de dire qu’elle était en état de choc, incapable encore de s’exprimer sur les faits, sous surveillance médicale et psychologique serrée. 

***

Dès le début de l’audition, l’inspecteur Lalume avait mis les points sur les « i ». En soulageant sa conscience, Donald se rendrait service à lui et à la société. Oh, il n’était pas là pour le juger. Seulement pour recueillir les faits. Hébété, Donald passa à table sans se rendre compte réellement de ce qu’il disait et combien son témoignage l’accusait.  Remis dans sa cellule le temps que l’équipe dévouée à son cas puisse prendre du recul sur son témoignage, il était sorti régulièrement du frigo pour préciser tel ou tel point de l’audition. Après 3 jours de tempête médiatique, et de garde à vue zélée, temps dévolu normalement aux terroristes, la société ne semblait plus devoir rien tirer de ce résidu d’humanité, lorsqu’un nouveau représentant de la ruche se présenta au commissariat. Procureur, il s’était déplacé spécialement pour rencontrer le criminel. Les membres de la justice faisaient la queue, surtout dans ce genre de cas médiatique, pour pouvoir se faire mousser auprès des médias de la ruche. Pour les Donald, il n’y avait plus de limites à la procédure. Les temps de garde à vue pouvaient être prolongés sur simple demande du parquet. L’avocat n’avait été jugé ni utile, ni obligatoire. Les preuves n’importaient pas plus, puisqu’une simple dénonciation donnait lieu à condamnation, sauf dans le cas improbable où l’accusé pouvait apporter des éléments matériels irréfutables. Ici, cerise sur le gâteau, les faits étaient accablants. 

Notre procureur en visite, Luc Fréminot, avait une longue expérience de ces situations. Il s’était spécialisé depuis plusieurs décennies dans ces affaires. Mais contrairement aux autres profiteurs, il avait une raison personnelle d’agir ainsi. Sa mère avait souffert d’un homme, son beau père pour être plus précis, celui qu’il méprisait plus que tout et à qui il déniait le nom de « père ». Jamais il n’était sorti de cette souffrance et son expérience avait renforcé encore son vécu. Toutes ces pauvres femmes. Chacune lui avait offert le visage différent d’une même torture, infligée par ce diable d’homme qu’il pourchassait en lui, incessamment, et qu’il avait réduit à la moindre expression en son coeur. Marqué jusque dans son corps, son visage poupon s’était transformé au fil des ans en une vallée de rides et de larmes. Comme si les victimes avaient imprimé leur vécu sur lui, constituant autant de stigmates de son long chemin de croix. Le visage boursouflé de sa jeunesse avait laissé place à une entité famélique qui prenait de plus en plus l’apparence d’une misère toute féminine, anorexique, vide, trou noir attirant le monde autour de lui pour mieux le détruire, avide des flashs et d’une reconnaissance qui lui avait manqué petit et qui lui manquerait toujours. 

Peut-être à cause de ses tourments, avec l’expérience, il avait acquis une expertise, une sorte de raffinement dans le traitement de ce genre de dossiers. Et il avait conclu à l’inutilité de la stricte condamnation. Eh quoi, le coupable pourrait s’en sortir juste avec une peine de prison, ressortant libre de vivre et de penser à nouveau, comme si de rien n’eût été ? Non, il avait tourné ce cas épineux dans sa tête jusqu’à ce que la lumière surgisse. Et Donald  ne s’en sortirait pas comme ça. Il avait demandé à le voir en entretien, seul à seul pour lui faire une proposition. Dès le début, son ton avait été beaucoup plus martial que celui de l’inspecteur :

_ Bonjour monsieur, veuillez vous asseoir ici. Votre dossier est sans équivoque. Vous êtes un homme violent et la justice va vous condamner sévèrement, à la peine que vous méritez.

Donald avait du mal à soutenir le regard du procureur. Tout rouge, il le regardait en-dessous, les pieds repliés sous la chaise.

_ Avez-vous bien conscience de la gravité de votre crime ?

Tel un enfant maltraité, Donald répondit :

_ Tout à fait.

_ Bon très bien, je vois que vous avez bien avancé et que nous allons pouvoir parcourir un bout de chemin ensemble. Dans votre cas, c’est 10 ans de prison assurés. Avec les remises de peine, vous pouvez espérer sortir au bout de 6 ans et rester 4 ans sous suivi médical. C’est long 6 ans », estimant en son for intérieur qu’au contraire ce n’était pas assez. Puis laissant volontairement un silence gênant s’installer, il attendit que Donald s’exprime. Mais ses premiers mots sortirent avec difficulté :

_ Je ne sais pas, j’imagine que c’est difficile…

_ Vous n’imaginez pas au contraire. Chaque journée à attendre. Nous veillerons à vous traiter de manière particulièrement dure étant donné vos actes. Et les autres détenus ne vous ferons pas de cadeaux. Ils n’apprécient pas spécialement les égorgeurs de femmes. Savez-vous ce que certains détenus font avec des hommes tels que vous ? Non ? »

Luc Fréminot le questionna de manière sèche, incarnant ce sadisme qui lui était promis après le procès, laissant la tension monter d’un cran :

_ « Ils en arrivent à en violer d’autres, juste par sadisme, pour épancher leur haine. »

Donald était définitivement vaincu. A cause de cet échange, après tant de jours d’interrogatoire, il avait perdu tout espoir. Même son corps musculeux ne le rassurait plus. Telle une proie, confiante en son aveu, il s’était persuadé que la fin du calvaire était là, juste après le jugement. L’inspecteur l’avait poussé en ce sens pour se simplifier la tâche. Or ce procureur lui ouvrait  désormais un nouvel horizon de malheur sans fond. Il ne savait plus où se mettre et se mit à pleurer à chaudes larmes, tel un gamin, sans retenue, le regard baissé, honteux et conscient d’avoir failli en tant qu’humain à cause de cette rivière de désespoir. Luc Fréminot jouissait intérieurement d’avoir fait pleuré ce patriarcal. Il le tenait désormais entre ses pognes.

_ Pour vous éviter cela, savez-vous que j’ai le pouvoir de faire bien des choses pour vous ?

Mais Donald ne pouvait répondre. Il n’arrivait pas se maîtriser et il continua à chialer, hoquetant entre deux larmes. Avec un plaisir non moins sadique, Luc Fréminot s’approcha du condamné et lui passa une main dans le dos :

_ Est-ce que vous ferez ce que je vous demande ?

Le procureur n’avait pas encore précisé son bon vouloir mais il tenait à obtenir cette autre victoire, un chèque en blanc. Et il était en passe de l’obtenir. Entre deux flots, Donald réussit à dire oui.  

_ J’ai monté un programme de suivi des criminels comme vous, un programme de rééducation pour vous apprendre à vous comporter correctement avec les femmes, à les respecter et à redevenir un être humain acceptable qui sera positif pour la ruche. Vous serez mis dans un établissement avec d’autres criminels de votre espèce, avec qui vous vivrez en communauté. Vous serez systématiquement sous la surveillance de caméras, et tous les membres de la ruche auront accès à ce système. Vos paroles seront enregistrées, le moindre de vos gestes sera suivi et vous devrez prouver que vous savez vous comporter. Les toilettes et les douches ne sont pas exclues du dispositif. Vous aurez un programme et des épreuves à passer, qui vous seront précisés semaine après semaine, le dimanche soir. Quand nous aurons obtenu de vous ce que nous attendons d’un brave citoyen de la ruche, alors vous serez relâché. Cela pourra prendre quelques semaines ou plusieurs années, selon votre comportement. Si vous échouez, vous repasserez en jugement à partir du moment où vous n’aurez pas satisfait nos demandes. En attendant, le procès sera suspendu.  

Donald réussit à balbutier :

_ Je vais y réfléchir.

A cause de cette hésitation, Luc Fréminot devint tout rouge. Il ne s’attendait pas à une telle résistance. Cependant il restait en Donald un reste de défiance. Non pas qu’il se crut innocent, mais il s’envisageait encore comme un membre de la ruche respectable. Ce criminel à rééduquer ne collait pas encore à l’image qu’il se faisait de lui. Outré, le procureur mit fin à l’entretien :

_ Très bien, mais dépêchez-vous de vous décider. S’il venait quelqu’un qui accepterait la proposition avant vous, notre accord ne tiendrait plus. Les places sont limitées.

Sur ce, il se leva, remit sa serviette sous le bras, et d’un pas martial, sans regarder en arrière, toqua à la porte en acier avant qu’un policier ne le fasse sortir de la cellule. Rentré à son cabinet, Luc Fréminot ne perdit pas de temps. Il fit appeler le bureau du juge pour que Donald soit rapidement emprisonné dans la pire des prisons de la ruche. Le temps pressait. Il consulta les dossiers des criminels de cet établissement avant de faire son choix. Au début, il s’était dit qu’avec deux pervers sexuels dans sa cellule, Donald fléchirait vite. Puis en songeant à la souffrance subie au quotidien par Caroline, la moutarde lui monta au nez. Ce n’était pas suffisant.

Une autre idée lui traversa l’esprit. Il fallait que les deux profils entrent en conflit avec lui. Deux pervers sexuels pourraient s’entendre entre eux, et vivre de manière harmonieuse en oubliant de convoiter Donald. Il fallait éviter cet écueil à tout prix. Alors il se posa la question d’un appariement vraiment explosif. Un dépressif et un pervers violent, certainement pas. Ce dernier déchargerait toute sa haine sur l’autre. Un suicidaire et un dépressif léger, ça prendrait trop de temps. Et puis Donald pourrait même se poser en soutien de ceux-là. Non, il fallait vraiment un cocktail de choix…

Après beaucoup de questionnements, usant de toutes ses connaissances en psychologie, il finit par s’arrêter sur un profil de terroriste religieux et de casseur de pédé psychotique. Le premier le verrait comme un mécréant impur. Le second le convoiterait sexuellement jusqu’à retourner sa violence contre lui quand il refuserait de passer à la casserole. Normalement, ces deux personnages s’allieraient pour lui faire vivre un véritable enfer. Il ne trouverait jamais de repos auprès de l’un deux. S’il se rapprochait du religieux, le casseur de pédé éprouverait de la jalousie. S’il se rapprochait du casseur de pédé, il devrait se soumettre sexuellement, puis être étrillé. De plus, ce genre de pratique n’entrait pas dans le continuum psychologique de Donald. Il serait donc coincé et son attitude de patriarcal finirait pas provoquer bien des désordres dans la cellule. Jusqu’à ce qu’il craque. Jusqu’à ce qu’il supplie à genoux Luc Fréminot de rejoindre son programme.   

Après quelques coups de fils auprès de ses connaissances à la prison, le dispositif fut opérationnel. Quel bonheur de pouvoir compter sur sa haute place dans la hiérarchie de la ruche pour faire plier les consciences. Loin de lui opposer une quelconque résistance déontologique, ses collègues avaient été trop heureux de pouvoir rendre service à un fonctionnaire de cette stature.

Luc Fréminot put enfin se détendre. Son combat n’était pas inutile. Il n’était pas inutile à la ruche, ni impuissant. Au contraire, il avait su exercer ses compétences et son pouvoir pour le bien de toutes. Il sut alors chasser de son esprit durant quelques instants ce sentiment de vacuité qui était le sien d’habitude. Car derrière ses grands airs, et son bagou plein d’assurance devant les juges, Luc Fréminot n’était qu’un petit enfant fragile. Son poste de haut fonctionnaire ne l’avait pas guéri de ses peurs intérieures. C’était comme s’il avait voulu les affronter au quotidien en choisissant ce poste. Mais du coup, il était constamment mis face à ses limites. Tel un petit taureau, il ruait dans les brancards dès que le chiffon rouge des violences faites au femmes s’agitait devant lui. Or ce combat sans fin l’épuisait sans qu’il ne cesse de le rechercher, le vidant toujours plus, tout en alimentant sa révolte.

Voilà comment il en était arrivé à outrepasser toutes les règles qu’il s’était fixé en début de carrière. Au début, il avait eu foi en la procédure, en la loi. Il faisait confiance aux institutions de son pays. Puis progressivement, la lascivité de nombreux fonctionnaires, les conflits d’intérêt, la pesanteur des textes, s’étaient mis sur son chemin comme autant d’obstacles lui interdisant de se réaliser dans son métier, et surtout de sauver des femmes. Pesant le pour et le contre, il avait refusé de renoncer à sa toute puissance de haut magistrat et se jura de réaliser, autant que possible, ce qu’il s’était convaincu d’être sa « mission » sur terre. Dès lors, tous les attaques qu’il porta aux règles établies furent autant de coups de haches contre l’arbre de l’immobilisme. Chaque abus qu’il commit, chaque mensonge qu’il proféra, chaque règle qu’il viola, loin de lui faire honte, lui donna un net sentiment de contentement, une joie si parfaite, qu’elle en devint un besoin irrépressible à satisfaire. Comme tout drogué, il augmenta progressivement les doses pour obtenir le même résultat.

Quand, dans son marathon, Luc Fréminot obtint un changement de loi concernant les durées de garde à vue, quand la loi piétina la loi, il crut obtenir là le saint Graal. Mais il dut déchanter. C’était insuffisant. L’augmentation des sanctions envers les conjoints violents ne réussit pas non plus à lui faire connaître la béatitude. Voilà comment il en arriva à penser qu’en entrant dans l’esprit des criminels, et en modifiant leur psyché, il atteindrait peut-être son but, tout en instruisant les membres naïfs de la ruche. Tel était le point d’achoppement de sa pensée à ce jour, raison pour laquelle arracher le consentement de Donald lui était devenu si vital, et pourquoi il ne reculerait devait rien pour exploiter ce détenu devenu si célèbre.     

***

Le transfert de Donald à la prison de haute sécurité des fleurs bleues, eut lieu le surlendemain de leur entrevue. Donald voulait se donner le temps de la réflexion. Pris dans un engrenage qui le dépassait, il était comme ce petit animal tétanisé par les feux d’un taxi automatique, et qui, sans le système d’intelligence artificiel, se serait fait écraser sans coup férir. Il attendait de l’aide. La ruche et la grande intelligence n’étaient-ils pas là pour ça ? Durant toute sa vie, il s’était confié à eux. Il n’avait pas commis le moindre écart, excepté dans sa tendre jeunesse au moment de sa formation. Mais même là, les échecs et les erreurs faisaient partie intégrante du cadre, pas comme ce qu’il vivait actuellement. Il attendait donc une réponse qui l’aurait éclairé, une certitude rassurante qui lui aurait montré le chemin.

L’intervention de Luc Fréminot avait été comme un caillou dans cette dialectique. Elle ne cadrait pas. Il n’arrivait pas à lui donner un sens. Si la ruche disait à droite, il fallait aller à droite. A gauche, c’était à gauche. Mais là, pourquoi le choix lui était laissé ? Pourquoi ce doute et tous ces questionnements ? Ne devait-il pas être condamné, voire éliminé par la société pour le crime qu’il avait commis ? Du coup avait-il choisi d’attendre que la lumière fut. En se laissant porter par le courant de la procédure, il s’était dit qu’il trouverait bien la porte de sortie qu’il cherchait. Et même si celle-ci devait prendre la forme d’une porte de prison qui se refermerait derrière lui, qu’importe puisque tel était son destin, au sein de la ruche. 

Autant les institutions de la ruche bénéficiaient des dernières avancées technologiques, autant les prisons étaient restées les mêmes depuis avant la grande catastrophe, et même avant. Une énorme porte en acier barrait l’accès d’énormes murs en pierre. Une odeur particulière prenait le visiteur dès le sas d’entrée, une moisissure de vieux béton repeint mais dont les fondations n’avaient pas été assainies. Pour l’humiliation, plus que pour la sécurité, les détenus étaient déshabillés et devaient rester nus au moins un quart d’heure avant d’être désinfectés au gaz et à la poudre, et reprendre leurs vêtements qui étaient également passés au nettoyage. L’administration avait hésité à donner aux détenus un vêtement unique qui aurait été passé à la machine régulièrement. D’un côté, cet uniforme les aurait maintenus encore plus sous contrôle psychologiquement parlant, d’un autre le coût avait été jugé trop élevé pour des parias de la ruche. Mieux valait les obliger à entretenir leur linge, ce qui favoriserait leur réinsertion. 

La lumière disparu quand Donald eût passé la porte de l’enceinte. Chaque bruit de serrure, chaque odeur de rance et de rénovation, tous ces stimulus qu’il ne connaissait pas, lui inspiraient de la terreur. Il s’était avancé dans le sas de désinfection, après la séance, percevant à l’oreille le retour des gardiens derrière lui, attendant que la porte de devant ne s’ouvre, quand un grand nègre lui avait enfoncé dans l’entre-jambe une grosse matraque pour vérifier qu’il ne cachât pas quelque arme à cet endroit qui avait pourtant été inspecté cent fois. Humilié et en colère, Donald ne protesta pas, par peur de l’esclandre.

Retrouvant ses vêtements, il dut se rhabiller avec empressement suite aux remarques des mâtons. Il les suivit le long des couloirs parsemés de lourdes portes en acier partiellement rouillées et derrière lesquelles des cris d’animaux étaient perceptibles.

La laideur ambiante commençait à l’imprégner. Toute la haine de la ruche, contre ceux qui ne respectent pas la société, s’était concentrée là, dans ces bâtiments immondes et surpeuplés. Aucune volonté des reines n’était venue s’affronter à la décadence inéluctable d’un tel lieu laissé à l’abandon. L’horreur était le plus clair message que l’institution voulait faire passer auprès des détenus, l’horreur que lui inspirait les crimes commis, de ceux qui ne respectent pas le groupe.

Si la ruche ne se l’admettrait jamais, il y avait chez elle plus que la volonté de punir, mais le désir de faire souffrir, une sorte de sadisme hérité du fond des âges et qui la définissait à merveille. Les prisonniers devaient sentir une puissance qu’ils avaient eu l’outrecuidance de nier, la sentir jusque dans leur chair marquée au fer rouge, afin qu’ils admissent sa supériorité inaltérable. Ils étaient des membres déviants qui avaient plus qu’outrepassé la loi, qui avaient blasphémé contre la société. A ce titre, la ruche se donnait le droit d’appliquer n’importe quel traitement qu’elle jugeait approprié, dont celui de la salissure, de la promiscuité ou de l’humiliation. Elle ne s’interdisait rien en ces lieux qui n’étaient plus soumis à l’ordre ou à l’interdépendance, et où l’humanité avait reflué. Ici prenait chair son image réel, sa part honteuse dont elle était fier et qu’elle faisait semblant de dérober au regard d’un public largement au courant de cette situation et qui s’en délectait. Grâce à la prison, les membres de la ruche pouvaient se dire que toutes les injustices subies au quotidien, aussi minimes soient-elles, se justifiaient au regard du risque encouru à les dénoncer. Toutes les rancoeurs, toutes les malséances disparaissaient quand une abeille songeait à ceci : « En ce lieu, les asociaux payent le prix de leurs dépassements. La justice immanente existe et fait son travail. Gloire à la ruche.  »  

Donald aussi avait pensé ainsi. Mais passé du côté délinquant, le sentiment d’horreur le subjugua. L’individu en lui commença à se révolter. Etait-il possible que la ruche eût tort ? Ces lieux, tels qu’ils n’avaient pas été entretenus, leur existence avait-elle un sens ? Les reines avaient-elles vraiment tout prévu en l’enfermant dans la pourriture ? Entre la mort et le respect des lois, existait-il un monde parallèle et qui lui avait été caché, un monde plus vrai que nature, et où une vérité transcendante lui était offerte ?

Ne pouvant s’empêcher d’observer son nouvel environnement au fur et à mesure qu’il s’enfonçait dans les couloirs, le moindre cafard, la moindre crasse dégoulinant des gonds et projetée sur les murs, toute cette peinture écaillée et noircie par l’humidité, ce rat qu’il avait aperçu au plafond, courant sur quelque structure métallique, tuait l’enfant en lui. La vérité crue était en train de le faire grandir comme jamais en l’abaissant. Cet enfant intérieur pleurait, brisé alors qu’un nouvel être qu’il ne connaissait pas lui disait : « Ecoute-moi, je suis là depuis toujours. Il est temps pour toi de me faire une place. »

Car tous les raisonnements du monde n’auraient pas pu vaincre sa naïveté et la soumettre. Toutes les raisons objectives n’auraient rien pu changer à son âme. Par contre, cet environnement nouveau était comme une leçon magistrale de philosophie qui l’illuminait, presque de l’ordre de la grâce. Il ne comprenait pas encore le sens de sa longue marche derrière les barreaux, ni ce qui se jouait en son coeur, seulement la fréquentation d’un tel lieu augmentait le nombre de dimensions qu’il était en capacité de percevoir. Cette prison était un monde en lui-même qui loin de l’enfermer, l’ouvrait à ce que son intelligence avait ignoré jusque là : la certitude que la vérité échappait aux hommes. 

 

Chapitre 1 : Le mariage de Caroline

Chapitre 2 : Donald arrive chez Caroline

Chapitre 3 : La cérémonie de mariage

Chapitre 4 : La cuisine et le suicide

Chapitre 5 : la grand messe hologrammique

Chapitre 6 : Un papa parfait

Chapitre 7 : La scène

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